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Diffusion 8h50, heure de Paris, 7h50 TU.
- 735 - Avec ses «chansons d'humeur», Philippe Katerine vole au secours de la «Planète bleue»
Le plus attachant des chanteurs français est de retour pour éclairer le début de l'automne. Philippe Katerine vient de dévoiler son dix-neuvième album, Planète bleue. Pour ce nouveau disque, l'artiste explore des territoires à la croisée de l'électro et du hip-hop, sans oublier de cultiver sa gentille bizarrerie et de porter un regard lucide sur le monde.
Comment être fidèle à soi-même tout en n'étant jamais là où on l'attend ? S'il existe une réponse à cette question, c'est très probablement Philippe Katerine qui la détient. Avec dix-neuf albums à son actif, le chanteur français ne cesse de se réinventer, de surprendre et de se surprendre, mu par une inépuisable créativité et un bouillonnement d'idées incessant. On l'attendait du côté d'une pop maximaliste, comme celle qu'il livrait dans son précédent disque, Zouzou ? Avec Planète bleue, Philippe Katerine prend un chemin de traverse et nous retrouve sur le terrain de l'électro et du hip-hop.
Une alliance fructueuse avec NkF
« Je n'aime pas trop l'idée de faire toujours le même disque, sourit cet éternel joueur. Donc je change toujours de méthode, et de personnes avec qui je travaille. » Cette fois-ci, son acolyte principal fut NkF, Nikola Feve à la ville, qui était déjà intervenu sur le mixage de Zouzou. Le producteur, connu notamment pour avoir travaillé avec Damso, Zaho de Sagazan ou PNL, avait envoyé plusieurs pistes instrumentales au chanteur.
« Je suis parti de ces pistes pour imaginer des mélodies. Je n'ai pas d'envie au préalable : je me lance dans quelque chose, sans savoir où je vais ! C'est la vie qui dirige, pas tellement vos envies », souligne encore le chanteur. Après une première phase d'écriture et de composition, ce dernier a enregistré de premières maquettes dans un studio non loin de chez lui (le bien nommé « Dites-le en musique »), avant de s'envoler pour Montréal où, chapeauté par NkF, le chanteur a finalisé son travail.
Résultat : une douzaine de chansons riches en nappes de synthétiseurs et en instrumentations planantes. Un univers presque entièrement électronique, très loin de ce que compose habituellement le chanteur. « Il n'y a quasiment pas de "vrais" instruments, hormis le piano à pouces dont je joue sur "Paris 2025". En fait, NkF fait essentiellement de la programmation avec une petite tablette qui tient dans la main. » Un changement radical de processus pour Philippe Katerine, dont il s'est « réjoui », s'enthousiasme-t-il, d'autant que « cela donne un son très particulier, une ambiance assez sombre – des choses que, moi, je n'aurais jamais composées ! »
Climat, capitalisme, numérique : la « Planète bleue » va mal
Cet univers froid a eu, en tout cas, le mérite de correspondre aux préoccupations du chanteur. « J'étais dans un moment où j'avais vraiment besoin de créer. Je me sentais oppressé, aussi bien par ce qui se passait à l'intérieur de moi que par ce que je voyais à l'extérieur. » Pêle-mêle, Philippe Katerine évoque donc le changement climatique (« Planète bleue »), la toute-puissance du numérique (« Ils nous sucent »), ou le règne du capitalisme (« Les enfants sont de droite »).
« Ce sont des chansons d'humeur, admet le chanteur et compositeur. Je suis énervé, j'avais besoin de faire cet album. Le monde était dans un tel état – il est encore pire aujourd'hui d'ailleurs –que tout se répercutait en moi de façon négative. Dans ces cas-là, mon remède, c'est de faire des chansons pour mettre de l'ordre dans tout ça. »
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Pour autant, ce drôle d'oiseau ne perd rien de l'étrange poésie qui est la sienne, et chacun de ses messages est livré sans naïveté, mais avec candeur – « j'essaie de cultiver mon innocence » confie-t-il d'ailleurs. Ainsi, pour aborder la confiscation de la démocratie, part-il d'une histoire en apparence innocente : celle de la disparition de son banc parisien préféré, où il aimait s'installer pour observer les passants. « Un jour, je suis arrivé, et il n'y avait plus de banc. Il ne restait plus que des traces, sur le bitume, d'un banc qui avait été là autrefois. » Une situation qui l'a mis hors de lui, pour lui-même, et surtout pour ceux pour qui un banc représente parfois un chez-soi, « ceux qui n'ont pas de maison notamment : on supprime des bancs sans nous prévenir, et en fait, sans notre consentement. Tout se décide sans nous. Il y a de quoi être furieux. »
Au cynisme et à la noirceur, Philippe Katerine oppose une fois de plus la sincérité et l'innocence : Planète bleue, c'est donc un antidote à la morosité ambiante – un remède, qu'on se rassure, sans risque de surdosage.
Philippe Katerine, Planète bleue (Cinq 7 / Wagram Music)2026
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Fri, 06 Nov 2026 - 734 - «Cancel Me (I’m Tired), deuxième album du groupe Fat Dog, sans filtre
Fat Dog (« Gros chien ») publie Cancel Me (I’m Tired), deuxième album pour le groupe londonien, toujours mordant.
Cancel Me (I’m Tired), dix titres, pied au plancher, voix énervée et refrains façon rock héroïque sur des synthétiseurs implacables et dansants. Réputés pour leurs concerts enflammés, les Londoniens se font connaître sur scène en 2020. Mais c’est surtout quatre ans plus tard que tout bascule, avec un premier album à la cacophonie post-punk génialement maîtrisée, intitulé Woof. Il les place illico sur le devant de la scène rock mondiale, grâce notamment au tubesque « Running ».
En à peine six ans, le succès de Fat Dog est tel que les sollicitations pleuvent de partout. À commencer par cette proposition improbable de représenter le Royaume-Uni à l’Eurovision 2027. Et ils avaient un titre déjà prêt, « England Is My City ». Mais le projet tombe à l’eau, par crainte de récupération du morceau par l’extrême droite anglaise, et parce qu’il n’est pas question de s’associer au célèbre concours de la chanson, devenu un enjeu géopolitique.
Dans la foulée, Fat Dog publie donc le 2 octobre 2026 son deuxième album, Cancel Me (I’m Tired) (« Annulez-moi, je suis fatigué »). Ça sent la déprime, ce titre. Mais fatigué, marre de quoi au juste ? Réponse de Chris Hugues, l’une des têtes pensantes du collectif de passage a Paris pour une session promo :
« Le nom de cet album vient d’abord de la fatigue de notre longue tournée américaine. Mais il fait aussi allusion à la "cancel culture", cette mauvaise habitude qu’on a d’effacer facilement l’existence des autres pour une parole ou une position, sous la pression des réseaux sociaux. On a l’impression de marcher sur des œufs en permanence. Sur le plan créatif, c’est déprimant quand on voit la culture prise en étau entre le diktat virtuel et la peur de la transgression. Alors on aborde ces sujets sérieux avec l’humour, ce second degré très britannique. Et que les choses soient claires : on aime les États-Unis. C’est l’un des plus beaux pays de la planète. Mais si Donald Trump n’était pas président et animait une télé-réalité, les gens l’aimeraient plus, parce que ce mec est un vrai clown. Une sitcom lui irait beaucoup mieux. »
Humour anglais, donc, et pas de langue de bois. Et la France dans tout ça, avec toute la crise sociale, Il en pense quoi ? Beaucoup de bien. Avec un nom pareil, Chris Hugues est déjà à moitié français. Il lui manque juste le jambon-beurre. Et justement, il en parle aussi :
« J’aime tellement la France. Je sais qu’en ce moment c’est agité, avec les étudiants qui manifestent pour leurs droits, mais c’est génial, parce que je n’ai jamais vu une mobilisation étudiante de cette ampleur. Je ne vis pas en France, certes. Mais ma mère est alsacienne et je viens ici depuis tout petit, toujours avec le même plaisir. On y mange bien, la musique et l’art sont partout. Et on est au pays des droits de l’homme. Ici, vous existez. En Angleterre, c’est moins sûr. Et quand j’arrive à Paris, je me dis : "Oh mon Dieu, le meilleur jambon-beurre du monde !" Alors que le sandwich de rue est dégueulasse et plus cher à Londres (rires). »
Cancel Me (I’m Tired), un album sans filtre, entre rage et provocation, à l’image de la chanson « Go Fuck Urself ». Sur scène, c’est encore plus explosif. Samedi 31 octobre 2026, à l’Élysée Montmartre, à Paris, ils ont même enfilé symboliquement des gilets jaunes pour soutenir la France en colère, comme leur rock'n'roll de chien fou.
Cancel Me (I’m Tired)de Fat Dog, en concert à Tourcoing dans le nord de la France, le 3 novembre 2026.
Tue, 03 Nov 2026 - 733 - «Fudge»: la soul boulversante de Michael Kiwanuka, victime d'un AVC
Le prodige de la soul britannique revient avec Fudge, son cinquième album. Ce disque de ballades épurées était très attendu, mais prend une résonance bouleversante : quelques mois après son enregistrement, Michael Kiwanuka a été frappé par un grave AVC.
C’est l’un des auteurs-compositeurs les plus doués de sa génération. Guitariste de 39 ans à la voix sans âge, si gracieuse, Michael Kiwanuka a placé quatre albums dans le top 10 britannique. Il a aussi décroché un Mercury Prize et une nomination aux Grammy. Il y a bientôt dix ans, sa chanson Cold Little Heart propulse sa notoriété bien au-delà du Royaume-Uni,le titre ayant servi de générique à la série Big Little Lies.
Alors qu'il enregistre son précédent album «Small Changes» (2024) et prépare une tournée mondiale, l’artiste s'installe dans un petit studio de Southampton avec ses fidèles musiciens de scène, son quatuor à cordes et ses choeurs. Ensemble, ils jamment et improvisent dans une ambiance introspective. Faire de la musique, pour le plaisir... c'est la genèse de l'album Fudge.
Un disque en toute liberté
Teinté de folk et de blues psyché, Fudge laisse entendre les timbres nus, les instruments tout proches, le crépitement des bandes, avec de longues plages instrumentales propices à la méditation.
Inspiré par une citation du jazzman Chick Corea qui ouvre le disque – « fais ce que tu trouves beau et pas ce que les autres attendent de toi » – l'album se veut libre et instinctif. Pour la toute première fois, Michael Kiwanuka s'est affranchi de ses producteurs fétiches (Danger Mouse et Inflo) pour assurer lui-même la production de ses morceaux, avant d'en confier les finitions à Dom Monks.
Mais l'album sonne forcément autrement quand on sait l’épreuve que traverse cet artiste solaire.
Le chant comme thérapie
Car depuis plus d’un an, c’était silence radio. Michael Kiwanuka avait annulé des concerts pour raisons de santé, sans donner plus de détails. Jusqu'à la sortie de ce disque, il y a quelques semaines.
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Dans la seule interview qu'il a accordé au journal The Guardian, le musicien d’origine ougandaise révèle avoir été victime d’un grave accident vasculaire cérébral en juillet 2025, juste après avoir l'enregistrement de Fudge.
Encore en rééducation, il a toujours du mal à parler près d'un an après l'AVC. Pour lui, le chant est devenu littéralement une thérapie qui l'aide à retrouver le souffle et l'usage de ses cordes vocales.
Père de deux enfants, Michael Kiwanuka n'avait que 38 ans au moment de l'AVC. Il tient donc à passer un message : les hommes noirs sont beaucoup plus exposés à l’hypertension. S’il l’avait su, il aurait consulté et aurait pu se soigner.
Son cinquième disque Fudge est sorti le 23 octobre 2026 (Polydor Records/Greffen Records). À écouter aussi sur YouTube.
Mon, 02 Nov 2026 - 732 - Nouvelle Vague revisite Depeche Mode: la new wave en version bossa
Plus de vingt ans après avoir passé la new-wave au filtre de la bossa nova ou du jazz, le collectif français Nouvelle Vague consacre un album entier à Depeche Mode. Enregistré à Rio de Janeiro avec des musiciens brésiliens, puis achevé à Paris, A Date with Depeche Mode réinvente treize morceaux de ce groupe britannique culte, portés comme toujours par des voix féminines.
« Personal Jesus », « Enjoy the Silence », « Never Let Me Down Again »… Nouvelle Vague enfile son gant de velours pour explorer le répertoire de Depeche Mode. Formé en banlieue de Londres, dans le sillage du punk, ce groupe anglais a rempli les stades des années 1980 et 1990 avec ses machines et ses sons synthétiques.
Une époque qui fascine depuis toujours Marc Collin, claviériste et cofondateur – avec Olivier Libaux, disparu en 2021 – de Nouvelle Vague, pour qui c'était une période très ouverte, portée par les progrès technologiques et un foisonnement de courants musicaux.
De Joy Division à Depeche Mode, 20 ans de reprises réinventées
Le projet est né il y a un peu plus de 20 ans sur une envie : « On voulait écouter autrement ces chansons qu’on adore de The Cure, New Order, Depeche Mode», raconte Marc Collin.
« À la base, le concept c’était de prendre des chansons écrites dans les années 1980 par des hommes anglais en colère, et d’imaginer un voyage dans le temps, dans les années 1950-1960, au Brésil. C’est une relecture totale, qui permet d’avoir une autre écoute de ces chansons». Ce sera donc « Nouvelle Vague », en clin d’œil à la « new wave » en anglais, « bossa nova » en portugais, et au cinéma français de Godard et Truffaut.
Le premier album, en 2004, contenait déjà une reprise de Depeche Mode : « Just Can't Get Enough ». Il s’est écoulé depuis à plus d’un million d'exemplaires dans le monde et a révélé des voix comme Camille, Mélanie Pain ou Phoebe Killdeer.
« Des paysages sonores » enregistrés à Rio et Paris
Comme un retour aux sources, A Date with Depeche Mode a été enregistré à Rio de Janeiro, dans le studio du producteur Liminha, figure du groupe culte Os Mutantes. Les textes sombres de Depeche Mode et la mélancolie new wave raisonnent avec la « saudade » de la bossa nova jouée par des musiciens brésiliens.
À Rio, place aux basses, guitares, percussions et à une touche de cuivres. Puis retour à Paris, où claviers, accordéons et voix viennent achever l'édifice.
Le résultat n'a plus grand-chose à voir avec les originaux. L'idée, explique Marc Collin, est de « déshabiller les chansons » tout en leur donnant une atmosphère, « comme un paysage sonore ».
Des voix féminines et un succès mondial
Fidèle à sa formule, Nouvelle Vague confie presque chaque titre à une interprète différente. Onze artistes cosmopolites se partagent le micro, parmi lesquelles la Britannique Skye Edwards (la voix de Morcheeba), la Brésilienne Flavia Coelho, la Franco-Mexicaine Eva de Marce ou encore la Turque Nedime Girisken.
Nouvelle Vague, collectif à géométrie variable, enchaîne les tournées au long cours, presque plus connu à l’international qu’en France. En streaming, plus d'une dizaine de ses morceaux affichent entre 10 et 130 millions d'écoutes chacun, un succès un peu fou, qui surprend toujours Marc Collin.
Nouvelle Vague A Date with Depeche Mode (Play It Again) 30 octobre 2026.
Nouvelle Vague sera en tournée européenne à partir de mi-novembre.
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Fri, 30 Oct 2026 - 731 - Traverser l'orage jusqu'aux éclaircies, avec «La Foudre» d’Aloïse Sauvage
La chanteuse française Aloïse Sauvage est de retour avec La Foudre, son troisième disque, né dans l'abysse d'une rupture amoureuse. Artiste pluridisciplinaire issue de la danse et du cirque, également actrice, elle revient sur le devant de la scène musicale après trois années de travail en binôme avec le musicien et producteur Mathieu Epaillard. Retour sur ce nouvel album dont l'un des titres, « Tomboy », est mis à l'honneur dans la playlist RFI du mois d'octobre.
Native de Seine-et-Marne, Aloïse Sauvage pratique la musique depuis l'enfance : d'abord la flûte traversière, puis la batterie et le saxophone. En parallèle, la danse occupait aussi une place immense dans sa vie, entre les cours de hip-hop et de breakdance à la Maison des jeunes et de la culture de son quartier. Toute la pluralité de ce qui la passionnait dès l'enfance se retrouve aujourd'hui dans La Foudre.
Elle raconte : « J'ai toujours voulu créer un mariage, un équilibre entre ce que j'aime dans le hip-hop et ce pourquoi j'ai cette musicalité-là, cette scansion, ceflow presque rappé, cette rythmique. Et l'équilibrer avec une musique plus électronique, plus profonde, avec des couches, plusdeep. Je crois que ça vient vraiment de quand j'étais enfant. J'ai commencé à écrire des slams, des raps sur des bandes originales de films très dramatiques, très épiques(rires). J'ai l'impression de toucher du bout des doigts ce que je faisais, un peu inconsciemment, à 10 ou 11 ans. »
La rupture comme point de départ
Ce phrasé brut et haletant, tout comme le côté cinématographique des instrumentales et de l'écriture, traverse tout l’album. La Foudre raconte d'abord une rupture amoureuse et la reconstruction qui suit, mais aussi une rupture professionnelle et la fin de la vingtaine : bref, l'ouverture d'un nouveau chapitre.
« Cet album parle d'amour, vraiment, il parle beaucoup d'amour. Mais c'est comme un prétexte pour parler de plein d'autres choses qui m'ont traversée : le rapport à la solitude, à l'affirmation de soi, l'identité, le rapport au collectif. Ce sont des thématiques que je tricote et détricote depuis le début de mon parcours musical. Mais en tout cas, c'est un album de retour à soi. Et puis, c'est le premier album que j'auto-produis et que je partage au monde en totale indépendance. Je crois que tout cela est imbriqué : artistiquement, ce que j'ai voulu et ce que j'ai pu faire en étant totalement libre, mais aussi ce que cela implique politiquement de recommencer presque à zéro. Comme si c'était un nouveau premier album, celui d'une nouvelle Aloïse Sauvage », estime-t-elle.
Musicalement, la chanteuse expérimente. Son style, entre pop et chanson française, évolue notamment grâce à une rencontre marquante : celle avec Mathieu Epaillard, compositeur et co-producteur de La Foudre, avec qui elle s'est enfermée en studio pour s'offrir du temps de création. Ensemble, ils se sont inspirés des aigus de la chanteuse ghanéenne-américaine Amaarae, des nappes électroniques du producteur britannique Fred Again et du groove du chanteur britannique Blood Orange.
De la tempête aux éclaircies
Après un passage par le syndrome de la page blanche, Aloïse Sauvage a complètement changé son processus créatif. Elle raconte : « Avant ce projet, j'écrivais d'abord. J'emmagasinais des bribes de textes, puis la magie, la grâce de la création arrivait et je trouvais des mélodies sur le texte déjà existant. Sur cet album, j'ai fait complètement le contraire. Déjà parce que j'en avais besoin : je ne savais plus trop comment écrire. Je ne savais plus trop quoi écrire, si ce n'est sur cette rupture que j'étais en train de vivre, mais qui peinait à être digérée. Donc je ne pouvais pas encore écrire sur tous les aspects de cette histoire. Alors, à la fois par incapacité à écrire et par envie de continuer à créer, j'ai chanté. J'ai beaucoup, beaucoup chanté. Cela m’a aussi permis de me dérider sur ma façon d'écrire, de voir que dans les toplines, il y avait déjà tout le texte qui criait : "Aloïse, regarde, c'est ça qui est dit !"»
Tout au long des douze titres du disque, une progression se dessine : de la fin de l'amour à la redécouverte de soi, jusqu’au moment où on sort la tête de l'eau, où tout recommence, où la vie reprend.
Aloïse Sauvage : en tournée à partir de janvier 2027, avec deux dates parisiennes à la Cigale, les 2 et 3 février 2027.
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Thu, 29 Oct 2026 - 730 - Jazz et soul parfumés de trip hop: Ala.Ni dynamite ses codes avec «Proud of Me»
Dans Proud Of Me, onze titres jazz-soul teintés de trip-hop, la chanteuse londonienne Ala.Ni signe un disque rugueux et libre, où l’intime devient laboratoire sonore.
Il fallait bien un titre aussi crâne pour un disque aussi tendu. Proud Of Me, « fier de moi » Ala.Ni a de bonnes raisons de l’être. Sa voix énigmatique et hors du temps fait mouche sur ces onze plages jazz-soul parfumées de trip-hop, et les superlatifs pleuvent dans la presse française comme internationale : magistral, prodigieux, monumental.
Alani Charal, de son vrai nom, a 46 ans. Elle grandit à Londres, dans une famille originaire de la petite île de Grenade dans les Caraïbes. À l’école d’art, l’adolescente se rêve styliste ou danseuse, jusqu’à ce qu’un spectacle scolaire fasse basculer l’affaire et que la chanson l’emporte. Son père est un musicien de calypso réputé, mais son vrai modèle est ailleurs, chez son grand-oncle Leslie Hutchinson, crooner noir des années 1930, tombeur de ces dames comme de ces messieurs et, accessoirement, amant de Cole Porter.
Le jazz, et plus largement les musiques noires, ne l’a jamais lâchée depuis son premier album, en 2016. Avant ce coup d’essai, elle fut choriste de Blur, le groupe pop rock de Damon Albarn. Puis la chanteuse dandy, cheveux courts et pantalon satiné orange, a pris son envol en solo, avec Nina Simone et Billie Holiday pour déesses tutélaires.
Commencé avant le covid en 2020,Proud Of Me a trouvé en Adrian Younge un complice de choix. Ce producteur-compositeur californien, connu pour ses collaborations avec le Wu-Tang Clan ou Kendrick Lamar, et pour sa série Jazz Is Dead, cosigne un disque déroutant, volontairement dissonant. Les influences sont broyées, les façons de produire se contredisent, les époques se mélangent, entre tension et émotion.
Ala.Ni y parle d’affirmation de soi, de la perte de son père, de racisme aussi. Comme dans « Lament for Emmett Till », hommage à cet adolescent noir sauvagement assassiné dans le Mississippi en 1955.
Rien sur cet album n'est fait pour rassurer. Ala.Ni dynamite les codes, malmène le confort d’écoute et transforme l’intime en terrain d’expérimentation. Libre et indomptable, son disque préfère le risque aux recettes, les aspérités aux tendances. De quoi être fière, en effet.
Proud Of Me d’Ala.Ni (Linear Labs) sorti le 9 octobre 2026.
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Wed, 28 Oct 2026 - 729 - Rachel Chinouriri, entre introspection et dancefloor sur l'album «I think I spoke too soon»
La chanteuse indé la plus en vue du Royaume-Uni est de retour ! Rachel Chinouriri a dévoilé, le 14 octobre 2026, son deuxième album, I think I spoke too soon. Entre quête d'identité, rapport à soi et à l'addiction, et envies de faire la fête, la jeune femme y conserve la même plume acérée, mais fait évoluer ses sonorités vers une synthpop modernisée.
En 2024, Rachel Chinouriri débarquait dans le paysage musical britannique avec son premier album What a Devastating Turn of Events - un disque où la jeune femme s'ancrait résolument dans la pop indé, quand bien même certains auraient voulu voir la musique d'une femme noire comme forcément r'n'b.
Mais deux ans plus tard, et à 27 ans, l'autrice et interprète n'est plus tout à fait celle qu'elle est, ou celle qu'elle croyait être - c'est d'ailleurs exactement ce que raconte le titre de son album, que l'on pourrait traduire par « je crois que j'ai parlé trop vite. » C'est donc tout naturellement que sa musique a suivi les évolutions de sa personnalité.
Un tournant synthpop
Sans tourner le dos totalement aux guitares électriques qui peuplaient le précédent disque (on les retrouve notamment sur « AAAHHH!!! »), Rachel Chinouriri recourt surtout, sur I think I spoke too soon, aux synthétiseurs et à des voix légèrement distordues, comme pour nous plonger dans l'univers embrumé des clubs londoniens qu'elle a fréquentés.
D'un titre à l'autre, les influences de la jeune femme se croisent : Kylie Minogue ou Madonna, pour le côté pop et festif, mais aussi LCD Soundsystem que l'on retrouve dans les incursions de rythmiques au synthétiseur... et surtout une bonne dose d'années 1980.
Tension entre la forme et le fond
Festif alors, cet album ? Pas vraiment. Si Rachel Chinouriri semble, par ses mélodies, nous appeler à la rejoindre sur la piste de danse, ses textes invitent plutôt à l'introspection et à la réflexion. C'est une habitude chez la jeune femme, dont la plume sans fausse pudeur avait déjà séduit ses fans à la sortie de son précédent disque.
Rachel Chinouriri écrit ses chansons comme elle écrirait dans un journal intime ; racontant les moments passés dans le brouhaha de la foule et les vapeurs de l'alcool pour fuir des problèmes qu'elle retrouve inévitablement sur la piste de danse (« One song away from crying »), évoquant la honte des lendemains de soirée aux souvenirs floutés par la boisson (« Broken chair ») ou encore son rapport à la séduction (« Make believe »).
Finalement, I think I spoke too soon est le récit de la quête d'identité d'une jeune femme d'aujourd'hui - une femme qui refuse de s'enfermer et accepte que les gens changent, y compris parfois soi-même. On dit parfois que lorsqu'on voyage, on emporte ses problèmes avec soi aussi bien que l'on peut trouver des réponses. Rachel Chinouriri nous montre que cela fonctionne également sur la piste de danse.
Rachel Chinouriri I think I spoke too soon (Parlophone) 2026
Tue, 27 Oct 2026 - 728 - Alma Rechtman, la voix grave qui fait trembler «La maison s'effondre»
Alma Rechtman, autrice-compositrice, chanteuse et musicienne française, dévoile son tout premier album intitulé « La maison s'effondre ». Après des années à travailler sa musique dans l'ombre, elle a fait évoluer son jazz vers la pop et la chanson française alternative, sublimée d'effets électroniques. Son album est une invitation à créer des feux de joie et à danser sur les ruines du vieux monde, avec une question centrale : si la maison ne tient plus debout, que reste-t-il pour la porter ?
Fille d’une mère américaine chanteuse de folk et de jazz, Alma Rechtman a toujours baigné dans la musique. Elle apprend d’abord le ukulélé puis la guitare, le piano, la contrebasse, les percussions corporelles et bien sûr, le chant. C'est d'abord la tessiture de sa voix de contralto qui frappe : rauque et écorchée, mais aussi délicate, et surtout plongée dans les graves.
Elle raconte : « Ma mère me dit que c'est parce que j'ai commencé à la cigarette, sauf que j'ai arrêté et que ma voix est de plus en plus grave. Donc je ne crois pas que ça soit ça : je pense que j'ai mué. Je ne sais pas si c'est possible, les scientifiques ne seront peut-être pas d'accord avec moi, mais je m'en fous, c'est ma théorie fumeuse (rires). En gros, j'ai découvert que j'avais des graves en cours de théâtre. On faisait une espèce d'atelierweirdoù il fallait chanter, chanter, chanter, et les seuls moments où tu arrêtais de chanter, c'était pour respirer. Et donc tu fais des sons trop bizarres, tout le monde te regarde… et là, j'ai découvert que je pouvais faire des sons vraiment très graves. J’étais là : "mais what ? Qu'est-ce qu'il se passe ?" J'avais l'impression de me décoller du sol. »
Percer malgré les doutes
A ses débuts, personne ne croyait vraiment à sa proposition artistique. Mais Alma Rechtman s'est accrochée, jusqu’à percer grâce à une vidéo publiée sur Instagram. L'industrie musicale finit par repérer cette musique organique et électrifiée, qu'elle qualifie de pop ou de chanson française alternative. Aujourd'hui, son style est reconnaissable autant à sa voix qu’à l’usage qu’elle fait des effets électroniques pour aller la rendre plus grave encore et la distorde dans tous les sens.
« J'adore. En fait, j'ai un truc, un amour pour le grave. C'est d'ailleurs quelque chose qui a été très compliqué au mixage de l'EP pour mon mixeur Antoine Gaillet. Il était là en mode : "Il y a trop de fréquences électriques dans le bas et il faut rajouter du haut, parce que le mix n'est pas possible, il est trop lourd dans le grave." Ma pédale, que j'utilise sans cesse, n'est pas une pédale pour la voix à la base, c'est pour la guitare, d'où le son bizarre. Mon signal rentre, donc ma voix, et je dois choisir la gamme, la tonalité, et ne pas chanter faux, sinon tout se défait. Il en sort trois voix et ça fait un son comme une pompe un peu électrique ou un peu accordéonesque. Et ça me rend zinzin de voir tout ce qu'on peut faire avec les échos de cette voix. C'est une matière que tu ne peux pas obtenir avec d'autres instruments. »explique Alma Rechtman.
Faire de la voix un instrument à part entière
Le morceau « Le sommeil » illustre parfaitement cette passion pour le travestissement de la voix. Grâce à des octaveurs, qui permettent de la transformer en un instrument à part entière, mais aussi avec des pédales loop pour superposer des phrases et les répéter en boucle de manière hypnotique.
Elle raconte son processus créatif : « Je suis bloquée dans une suite d’accords que j’aime trop, hyperfocus, je n’arrive pas à sortir de cette grille harmonique qui me fait trop baver. Pour composer « Le sommeil », j’étais dans une toute petite mezzanine avec un vieux piano, et j’ai commencé à faire des voix qui sont devenues les chœurs. Je faisais ça en boucle, je pense que j’y ai passé sept heures. J’empilais les voix, je n’ai pas du tout fait exprès que ce soit hypnotique, j’étais juste en mode : "J’aime trop, je veux ajouter le plus de voix possibles pour voir jusqu’où on peut aller dans l’harmonie, ce qui va se passer, comment faire pour que ça devienne universel, je veux mettre 1500 voix !" Enfin tu vois, il y a un truc d’expérimentation totale tout le temps, et je me perds moi-même dans ce que je fais. Et après je me dis : bon, il va falloir mettre un sens à tout ça, et que ça devienne une chanson. »
Une maison en ruines, une colère à dire
Les chansons d'Alma Rechtman racontent le quotidien, la force de la communauté et de l'amour queers, mais aussi la crise écologique, les violences patriarcales et familiales et toute la colère qui en découle. Le morceau « Papa la maison s'effondre », actuellement en playlist sur RFI, décrit un lieu symbole d'un monde dont on hérite alors qu'il est en ruines. « C’est ma chanson préférée parce qu’elle parle de deux thèmes forts qui sont la relation au père, et la relation à l’Etat. C’est une chanson pour représenter le cri de la petite fille qui hurle à son père qu’il se passe quelque chose et lui ne voit pas. Il parade : c’est un homme, il est fort, il avance dans la rue et il ne se retourne pas. Tandis qu’il y a une petite gosse qui est là genre : "à l’aide !" C’est vraiment un père qui danse sur la chanson, mais qui se bouche les oreilles. Et d’un point de vue plus large, ça parle de tous ces dirigeants qui ne voient pas que la Terre crame, qu’on se bat pour nos droits, qui nous suppriment énormément de droits et qui protègent les ultra-riches. Et nous, le peuple, qui crions : "Wesh, quelqu’un fait quelque chose avec cette Terre qui s’effondre, avec les prix qu’on ne peut plus assumer, et l’inflation, allô, réveillez-vous ?" Et tout le monde nous regarde en tapant du pied, genre : "Nous on est riches, c’est bien" ».
Alma Rechtman sera à retrouver en tournée le 7 novembre à Haubourdin, 13 novembre à Montreuil, le 20 novembre à Bellevigne en Layon, 27 novembre à Rumilly, le 2 décembre à Massy et le 3 décembre à Toulouse.
Mon, 26 Oct 2026 - 727 - L'Orchestra Baobab, cinquante ans de carrière et un disque «Made in Senegal»
C'est l'un des groupes les plus mythiques du paysage musical sénégalais : l'Orchestra Baobab est de retour, cet automne, avec Made in Senegal, leur premier album studio en près de dix ans. 50 ans après les premiers pas du groupe, la formation prend le temps, sur ce disque, de célébrer un demi-siècle de carrière et les figures de ceux qui sont partis, tout en ouvrant la porte à une nouvelle génération de musiciens.
Rythmes afro-cubains, jazz, titres inspirés de la tradition wolof : en un demi-siècle d'existence (une longévité rare pour un groupe de musique !), l'Orchestra Baobab a su garder la signature qui rend ses titres reconnaissables entre tous, du très culte « Utrus Horas » à « Ndongo Daara » en passant par « Boulmamine ». C'est donc sans surprise, mais avec plaisir, que l'on retrouve les sonorités du « Baobab » sur les douze titres qui composent Made in Senegal, premier album studio du groupe depuis Tribute to Ndiouga Dieng sorti en 2017.
Rendre hommage à ceux qui sont partis
En un peu moins d'une décennie, la physionomie du groupe a bien changé. Les racines du Baobab - Rudy Gomis, Balla Sidibé, Issa Cissokho ou Thione Seck - ont disparu, la faute notamment à la pandémie de coronavirus. « Le covid, c'était terrible » souffle le percussionniste Taga Koïté, dernier membre fondateur encore en vie et qui se considère comme « le dernier des Mohicans, » voire « le gardien du temple. »
Made in Senegal fait donc la part belle aux titres-hommage à ces disparus toujours bien présents - « on ne les oubliera jamais ! » martèle Taga Koïté -, en ouvrant sur « Ana Maria », une composition de Rudy Gomis, puis « Tioro Bye Samba », titre culte de Thione Seck. Car même partis, il est important de célébrer ceux « qui m'ont tout donné, » se souvient Taga Koïté, ceux « avec qui on a inventé notre propre musique et joué sur toutes les scènes du monde. »
Le Baobab étend ses branches
Pour autant, cet album était aussi l'occasion de se tourner vers le futur. Peu à peu, l'Orchestra Baobab a intégré de nouveaux membres - le bassiste Malick Sy, le saxophoniste Wilfrid Zinzou dont « Gorgorlou » est l'une des compositions originales. « Le baobab, c'est une grande famille, sourit Taga Koïté. Et j'ai eu la chance de rencontrer des fils et des filles avec qui on s'entend bien, et qui sont prêts à reprendre le flambeau. »
Pour la première fois, l'Orchestra Baobab ouvre également ses portes aux femmes : depuis 2023, Korka Dieng a rejoint la formation en tant que chanteuse principale. Et si elle s'amuse qu'il ne soit « pas toujours facile » de n'être entourée que d'hommes, elle se réjouit surtout d'avoir trouvé, dans cet arbre semi-centenaire, « des frères et des papas. » C'est donc sa voix que l'on entend reprendre avec enthousiasme des classiques du groupe, mais aussi des titres inédits. « Sur "Casamance" par exemple, on voulait rendre hommage à ces femmes casamançaises, mais partout ailleurs dans le monde aussi, qui se lèvent tôt pour travailler, que l'on voit partout. » « Désolée les hommes hein ! » ajoute-t-elle dans un éclat de rire.
C'est cette joie qui transparait sur Made in Senegal, la joie d'être toujours là 50 ans plus tard, malgré les coups durs de la vie ; celle de continuer à vivre l'incroyable aventure du Baobab, avec un espoir : celui de pouvoir, un jour, fêter le centenaire de cet arbre inébranlable.
Orchestra Baobab Made in Senegal (Strut Records), sortie le 23 octobre 2026
Fri, 23 Oct 2026 - 726 - La P'tite Fumée réinvente sa transe électro-organique avec «Reset»
Treize ans après ses débuts dans les rues de l'Ariège, La P'tite Fumée ouvre un nouveau chapitre avec Reset, son cinquième album. L'arrivée de la chanteuse Nori, 25 ans, apporte un souffle inédit à l'univers électro-tribal du groupe français, qui élargit encore son horizon musical sans renoncer à son goût de la fête, du partage et de la liberté.
Après plus de 500 concerts, quatre albums, des dizaines de millions d'écoutes et une apparition remarquée dans La France a un incroyable talent, La P'tite Fumée amorce un virage important avec l'arrivée d'une cinquième membre.
À 25 ans, Nori apporte ses influences pop, world et rap à un univers jusque-là essentiellement instrumental. Sa voix se mêle aux nappes électroniques, aux rythmiques tribales et aux instruments acoustiques qui font la signature du groupe depuis ses débuts, ouvrant de nouvelles perspectives sonores.
Des chansons plus personnelles
Ce changement s'entend dès les premiers titres. Avec « Retrowave », La P'tite Fumée s'aventure sur le terrain de la chanson d'amour douce-amère. Plus loin, le groupe explore également le thème de l'enfance dans une ballade empreinte de nostalgie. « Chaque morceau est un nouveau voyage », résume Chand, le leader du groupe. Une profession de foi qui traverse tout l'album, où les paysages sonores se succèdent sans jamais se ressembler.
L'histoire de La P'tite Fumée commence en 2013 en Ariège. À l'époque, le groupe écume les rues, les marchés, les scènes alternatives et les raves underground. Très vite, sa formule singulière attire l'attention : une transe électro nourrie de véritables instruments acoustiques venus de différents continents. Djembé, flûte traversière ou encore didgeridoo dialoguent avec les machines pour créer une signature sonore immédiatement reconnaissable.
Faire tomber les barrières
Sur Reset, La P'tite Fumée continue d'élargir son territoire musical. Les sonorités orientales de « Crazy Loco » côtoient les atmosphères sombres et cinématographiques de « Zombie ». Dans « Loin d'ici », enregistré avec Guizmo du groupe français Tryo, la formation lance un appel à l'unité.
Au-delà des styles et des influences, un même message traverse l'album : celui du lâcher-prise et de l'émancipation. Face à une société souvent dominée par la peur, la pression de la performance et le contrôle permanent, La P'tite Fumée célèbre l'énergie du collectif, le mouvement et la liberté. Une aspiration qu'elle décline même en espagnol dans « Te Amo Libertad ».
Un nouveau départ donc, mais sans renoncer à ce qui fait l'essence du groupe depuis treize ans : transformer chaque concert en invitation au voyage.
Thu, 22 Oct 2026 - 725 - L'album «Eldorado» de Girls in Hawaii: l’art de courir après l’impossible
Après près de dix ans de silence discographique, le quintette belge Girls in Hawaii revient avec Eldorado, un cinquième album lumineux , traversé de mélancolie et de désirs.
Avec Girls in Hawaii, on imagine des filles avec des colliers de fleurs sous des cocotiers face au Pacifique. Raté. Ce sont des garçons. Et ils viennent de Belgique. Sous ce nom de scène, le fantasme viscéral de l’évasion. Dans la réalité, parfois ils jouent même au foot à la campagne entre deux tracteurs au milieu des vaches.
À l’origine de la formation, Lionel Vancauwenberge et Antoine Wielemans, deux amis d’enfance, biberonnés par Nirvana, Pixies ou encore Radiohead. En vingt-six ans d'existence, le quintette s'est imposé comme l’un des piliers de la scène indépendante belge avec un public internationale fidèle, partout où il passe.
Leur recette ? Des guitares frémissantes, des mélodies pop en apesanteur, quelque part entre les rêveries de Grandaddy et les lendemains qui déchantent. Chez eux, la douceur n’exclut jamais les questions qui fâchent, la crise climatique ou les migrants. Avec nos amis belges, les inquiétudes d’une époque cabossée affleurent souvent au détour de chansons à fondre le cœur.
Il aura pourtant fallu attendre presque dix ans pour retrouver Girls in Hawaii sur disque. Depuis Nocturne, paru en 2017, le temps a passé avec son lot de deuils et de silences. La disparition du batteur originel et celle de leur manager historique ont laissé des absences. Alors revenir avec Eldorado n’avait donc rien d’une formalité.
L’Eldorado, mirage moderne
Le nom « Eldorado », convoque la légendaire cité d’Amérique du Sud, cette chimère qui a poussé tant d’explorateurs à courir après des richesses fabuleuses, parfois jusqu’à la mort. Mais l’or n’est pas vraiment le sujet ici . Ce qui intéresse le groupe, c’est précisément l'éloignement de la promesse d’un autre horizon, à mesure qu’on s’en approche. Une idée pertinente à l’heure où tout s’achète et très vite.
« L’Eldorado, finalement, reste inaccessible », explique Lionel Vancauwenberge, chanteur, guitariste et cofondateur du groupe. « C’est cette notion qui nous intéressait le plus pour cet album, cette idée d’un désir qui ne peut jamais être pleinement assouvi. »
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Pour Girls in Hawaii, cette quête prend une forme autrement plus concrète, celle d'écrire des chansons. « Pour nous, une chanson incarne précisément cela, quelque chose qui jaillit spontanément et subitement tout devient magique, même dans les moments les plus difficiles, lorsque le découragement prend le dessus. Car, pour nous la plus belle chose sur Terre, c’est d’écrire une belle chanson. »
Zones troubles et mélancolie lumineuse
La formule pourrait sembler naïve. Elle ne l’est pas tant que ça. Il faut une certaine obstination pour continuer à croire aux vertus d’une mélodie après les décès et les années qui filent. Eldorado ne prétend pas réparer le monde ni fournir le mode d’emploi d’une existence artistique réussie. Ses onze titres préfèrent les zones troubles et les élans contrariés. La mélancolie y circule, portée par des arrangements aériens et cette façon bien à eux de transformer les fêlures en magnifiques refrains.
À l’ère des désirs immédiatement réalisables et des rêves calibrés par la publicité et l'IA, Girls in Hawaii défend une ambition moins rentable, celle de poursuivre quelque chose sans être certain de l’atteindre. L’Eldorado restera peut-être introuvable. Tant mieux, finalement. Il y a encore de belles chansons à écrire sur le chemin.
Girls in Hawaii Eldorado, cinquième album.En concert à La Cigale, à Paris, le 5 novembre 2026, puis en tournée dans toute la France.
Wed, 21 Oct 2026 - 724 - Les héritiers de Fela Kuti, les Lagos Thugs, en tournée européenne
Le groupe Lagos Thugs, combo né en 2020 à l'initiative du compositeur, chanteur et saxophoniste Adetunje Adeyemi, est actuellement en tournée européenne avec de nouveaux sons et une énergie inspirée en droite ligne par Fela Kuti.
Non, l'afrobeat n'est pas mort, il respire toujours via le souffle d'Adetunje Adeyemi et de sa quinzaine de musiciens. Certes, l'héritage de Fela est sans doute plus vivant en Europe ou aux États-Unis qu'à Lagos, néanmoins, les lignes mélodiques inventées par Fela continuent d'inspirer une nouvelle génération de musiciens.
À cet égard, les Lagos Thugs revendiquent une forme d'authenticité en respectant au pied de la lettre la grammaire de Fela Kuti.Les morceaux commencent immanquablement par une batterie qui donne le ton. Arrivent ensuite, tour à tour, la basse, la guitare rythmique, puis la seconde guitare, plus mélodique, qui s'entremêle à la première et enfin l'explosion de cuivres, deux trompettes et un saxophone ténor, à l'unisson. Seule concession, ces intros que Fela mettait parfois dix minutes à développer, les Lagos Thugs, modernité oblige, le font en une minute.
L'ambition des Lagos Thugs et de son leader, Adetunje Adeyemi, est aussi grande que celle de leur maitre à penser, ils se sont donnés pour mission de fondre l'afrobeat dans les cultures du monde.
« Ce que j'essaie de faire en ce moment, c'est de prendre ma musique et de la déverser dans le plus grand nombre de pays possibles. Par exemple, l'autre jour, j'étais en studio avec un chanteur italien à essayer de faire une sorte de version italienne de l'afrobeat,... du genre, un son afrobeat et une voix italienne, tu vois... Et je suis à peu près sûr que les gens aimeraient savoir ce que ça donne de l'afrobeat chanté par une personne chinoise ou une personne indienne. Donc, tu vois, j'essaie d'être aussi "large" que possible... »
À écouter«Here Because of Hope» d'Ezra Collective, l’espoir comme arme de résistance
Fondé en 2020 à Lagos, au Nigéria, le groupe a produit une série de titres et un album en 2024, intitulé Chaos. Il prépare actuellement le deuxième dont plusieurs titres sont déjà disponibles sur les plateformes. Ils ont été salués, non seulement au Nigéria, mais aussi aux États-Unis et en Angleterre où ils ont collaboré avec le combo de jazz Ezra Collective. En tournée européenne, ils se sont produits en Allemagne, en France, au Danemark et en Angleterre.
Tue, 20 Oct 2026 - 723 - Avec «Dopamine Chamber», Fontaines D.C. s'attaque au fantôme numérique
Sur la pochette, un visage spectral généré par l’IA, un regard d’outre-tombe, donne le ton de Dopamine Chamber. Le cinquième album des Irlandais de Fontaines D.C. regarde en face une époque déshumanisée, sans que la froideur du sujet ne gèle les onze titres incandescents.
Il y a plus de vingt-cinq ans, l'album KiD A de Radiohead prédisait déja l'arrivée d'un monde parallèle, celui du numérique habité par l'aliénation émotionnelle, l'hédonisme zombie sous emballage paradisiaque et les chansons jetables sorties des algorithmes.
En 2026, cette dystopie est une réalité et Fontaines D.C. s’y attaque à coups de guitares acérées et de paroles à vif. Le single « Happy for You » renoue d’ailleurs avec l’esprit rebelle des débuts du groupe en 2014.
A l’époque, le quintette de Dublin cogne fort avec un son brut, riffs en cavale et la voix hallucinée de Grian Chatten. Ses textes sur les inégalités sociales, la jeunesse orpheline d’avenir se frottent à la littérature de James Joyce et font mouche.
Douze ans plus tard, les néo-punks ont changé d’échelle. Montés très vite et très haut, ils sont devenus la bande-son de toute une génération. La preuve : en août dernier, à la Route du Rock, en Bretagne, douze mille fans y reprenaient en chœur leurs hymnes fédérateurs, dont « Starburster ».
Désormais taillé pour les stades, le groupe ouvre grand sa fenêtre stylistique, électronique, new wave, pop, jusqu’au romantisme. Au cœur de l’album, un duo magique avec la star espagnole Rosalía. « Where Is Gone ? » est une ballade belle à pleurer sur la déconnexion affective, dans la lignée du mythique tandem Nick Cave-Kylie Minogue.
Produit par le très courtisé James Ford, l’album à la plasticité implacable, ausculte un monde en perte de repères. C'est réjouissant de voir aujourd'hui Fontaines D.C. saisir nos angoisses contemporaines pour en faire un art cathartique et le propager aux quatre coins de la planète.
Fontaines D.C.Dopamine Chamber,sorti le 16 octobre. En concert à l’Accor Arena, à Paris, le 13 novembre 2026.
Mon, 19 Oct 2026 - 722 - Alune Wade fait dialoguer l'Afrique et la diaspora dans «Family Affair»
Il est l'un de nos coups de cœur RFI ce mois-ci. Le bassiste, chanteur et compositeur sénégalais Alune Wade est de retour avec Family Affair, son tout nouvel album. Un disque qui n'était pas vraiment prévu au départ, mais qui s’est finalement imposé comme la suite naturelle de New African Orleans, paru l'année dernière.
Depuis plus de trois ans, Alune Wade jette des ponts musicaux entre l'Afrique et les Amériques. Alors que le retour sur le continent africain est une quête pour beaucoup de musiciens, lui a choisi de prendre la route inverse. « Ce sont souvent les Afro-descendants ou les Africains-Américains qui viennent en Afrique pour retrouver leurs racines, raconte-t-il. Cette fois-ci c'était plutôt l'inverse, c'était plutôt moi, en tant qu'Africain, qui partais en Amérique, aux États-Unis, pour retrouver les branches perdues depuis quatre siècles. On est séparés de 400 ans, mais ils ont réussi à garder toutes ces cultures qui viennent d'Afrique. C'est ce qui nous a donné le jazz, c'est ce qui nous a donné aussi le créole et bien d’autres choses. »
Ce périple l'a mené de Lagos à la Nouvelle-Orléans, en passant par Accra, Dakar et Paris. De cette aventure sont nées non seulement New African Orleans mais aussi un film documentaire et un livre photo. Tout au long du voyage, Alune Wade a rencontré des artistes devenus pour lui une véritable famille musicale, et qui l'ont encouragé à prolonger l'expérience avec ce nouvel opus, Family Affair. Littéralement une histoire de famille.
Les racines musicales plongées en Afrique
Parmi les morceaux actuellement en playlist sur RFI, « No One Like You » s’inspire de l'album So de Peter Gabriel sorti en 1986. Un disque culte où les rythmes africains occupent une place centrale. À sa manière, Alune Wade expérimente et fusionne des rythmes et sonorités venus de Gambie, du Ghana ou d'ailleurs, que l'on retrouve aussi bien dans le jazz que dans les musiques créoles ou le blues.
« Le mot blues vient des États-Unis, c'est un mot anglais. Mais à la base, le jeu, ce feeling et ces sensations blues viennent du continent africain. C'est pareil aussi pour beaucoup de rythmes, de percussions, de tambours que nous avons au Congo ou bien au Nigéria, au Sénégal et qu'on retrouve finalement aussi dans les Caraïbes, comme en Guadeloupe, enGuyane, à Haïti, en Martinique, même ici à la Nouvelle-Orléans, jusqu'à Cuba ou en Colombie. Les liens sont très, très forts»,estime le bassiste.
Un hommage aux peuples opprimés par l'esclavage
Sur le morceau « Damonzon » par exemple, Alune Wade reprend une mélodie traditionnelle malienne célébrant le roi de Ségou. On y entend la voix de Mamani Keita sur un chant wassoulou, mêlée au spoken word de la poétesse américaine Sunni Patterson. Le tout dans une version inspirée par « All Blues » de Miles Davis.
Une véritable complainte venue des champs de coton, comme un rappel des périodes d'esclavage et surtout un hommage à ces peuples déracinés et opprimés, pour qui la musique fut souvent le dernier moyen d’exprimer la souffrance et de résister. En réunissant toutes ces voix, en mélangeant les peuples qui ont été les acteurs clés de ce drame historique, Alune Wade le transforme en message d'unité universel.
Le bassiste sénégalais Alune Wade sera en concert le 23 octobre à Montreuil, dans le cadre du festival Villes des musiques du monde.
Fri, 16 Oct 2026 - 721 - «Songs from the North Country»: Rosemary Standley et François Lazarevitch remontent aux sources de la folk
Des chansons vieilles de plusieurs siècles qui résonnent pourtant avec une étonnante modernité. Dans Songs from the North Country, la chanteuse franco-américaine Rosemary Standley, voix emblématique du groupe Moriarty, et le flûtiste baroque François Lazarevitch, fondateur des Musiciens de Saint-Julien, revisitent vingt ballades anglaises, écossaises et irlandaises composées entre le XVIe et le XXe siècle. Un voyage folk-baroque entre traditions populaires, héroïnes rebelles et instruments anciens.
Aux racines de la folk anglo-celtique
Avec Songs from the North Country, Rosemary Standley et François Lazarevitch plongent dans un répertoire qui remonte parfois jusqu'au Moyen Âge. Ces chants traditionnels, transmis de génération en génération à travers les îles Britanniques, ont traversé les siècles avant d'influencer profondément la folk américaine.
Dès les premières mesures de « Whistle, Daughter, Whistle », le ton est donné. Derrière cette mélodie entraînante se cache une satire médiévale pleine d'humour où une mère et sa fille abordent sans détours les questions du mariage et du désir. Un témoignage précieux de la liberté de ton que recèlent ces répertoires populaires.
Des chansons devenues universelles
Parmi les titres les plus célèbres figure « Scarborough Fair », sans doute l'une des ballades traditionnelles les plus connues au monde. Popularisée dans les années 60 par Simon & Garfunkel, elle possède pourtant des racines bien plus anciennes, probablement médiévales.
Au fil du temps, d'innombrables artistes se sont approprié cette chanson, de Marianne Faithfull à Harry Belafonte, jusqu'à Lana Del Rey. La preuve que ces mélodies ancestrales continuent de nourrir l'imaginaire musical contemporain.
Des héroïnes libres et insoumises
Si les femmes occupent une place centrale dans cet album, elles apparaissent rarement sous les traits attendus. Les chansons réunies par Rosemary Standley racontent des figures audacieuses qui défient les conventions de leur époque.
On croise ainsi une femme marin qui se déguise en homme pour prendre la mer dans « The Female Rambling Sailor », ou encore l'héroïne de « Katie Cruel », rejetée par sa communauté, mais déterminée à choisir sa propre voie. Autant de récits qui résonnent aujourd'hui comme des histoires d'émancipation et de liberté.
Pour Rosemary Standley, ces chansons révèlent une modernité saisissante. Derrière leur ancienneté se déploient des aspirations universelles, des personnages complexes et un puissant désir d'indépendance.
Entre instruments anciens et énergie contemporaine
L'une des grandes réussites de Songs from the North Country tient à son équilibre entre fidélité historique et vitalité actuelle. François Lazarevitch déploie un impressionnant arsenal instrumental : flûtes, cornemuses, percussions écossaises et irlandaises, triple harpe ou encore pandore du XVIIe siècle, lointain ancêtre de la guitare folk. Sous ses doigts, ces instruments anciens retrouvent une vigueur remarquable.
Le résultat est tout sauf muséal. Groove, virtuosité, complaintes bouleversantes et danses effrénées se succèdent avec naturel, portés par des arrangements qui font dialoguer les siècles.
La voix sans frontières de Rosemary Standley
Au cœur de cet univers se trouve la voix singulière de Rosemary Standley. Artiste inclassable, elle navigue avec une aisance déconcertante entre rock, musique baroque, rythm and blues, répertoire yiddish, opéra ou chanson réunionnaise.
Dans ces chansons du nord, tour à tour mélancoliques et jubilatoires, elle incarne une galerie de personnages peuplant un imaginaire où se croisent femmes et diables, tailleurs et souris, légendes et réalités quotidiennes. Un monde à la fois populaire, fantasque et profondément humain.
Un voyage en tournée
Avec Songs from the North Country, Rosemary Standley et François Lazarevitch signent bien davantage qu'un travail de redécouverte patrimoniale. Ils prouvent que ces ballades séculaires parlent encore à notre époque, tant par leurs mélodies que par les histoires qu'elles racontent.
Thu, 15 Oct 2026 - 720 - Avec «Soap Club Vol. 1», le Montréalais Waahli «honore son bagage culturel»
Cela fait vingt ans qu'il arpente la scène hip-hop montréalaise : le Canadien Waahli vient de sortir son quatrième album, Soap Club Vol. 1. Après Black Soap, Soap Box et Soap Opera, l'artiste poursuit son exploration d'un hip-hop ouvert aux quatre vents, et où funk, kompa, électro et sonorités afrobeat se rencontrent joyeusement.
Cela fait plus de vingt ans que Waahli sillonne la scène hip-hop québecoise, en solo aussi bien qu'avec son collectif Nomadic Massive... qu'on ne s'étonne pas donc si ce Soap Club fait de nouveau la part belle aux influences de ses débuts et à des couplets rappés en créole, en anglais, et en français.
Comme pour accompagner la diversité de ces langues... des influences musicales très variées se bousculent sur les 13 pistes du disque. D'une chanson à l'autre, Waahli navigue du rap au funk, des sonorités afrobeats à l'électro, en passant bien sûr par le konpa hérité d'Haïti... et qui figure en bonne place sur Soap Club Volume 1.
Des influences variées, dominées par Haïti
Car l'héritage haïtien de Waahli occupe une place prépondérante sur le disque – par les sonorités donc, mais aussi par les mots. Si l'artiste chante en différentes langues, le créole haïtien emporte sa préférence. « J'ai grandi dans une famille haïtienne, pointe le chanteur. Cela fait partie de mon identité, et j'ai eu envie d'honorer ce bagage culturel là.»
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C'est donc avec cette langue (dans laquelle il ambitionne « de devenir meilleur, car il y a toujours quelque chose à apprendre en créole haïtien ! ») qu'il rend hommage, sur « Sonje », aux mères de famille haïtiennes du quartier où il a grandi ; avec lui encore qu'il commémore Toussaint Louverture (« Lovèti »), l'une des figures les plus emblématiques de la révolution haïtienne. « Je répète plusieurs fois son nom, car je ne veux pas qu'on l'oublie, insiste Waahli. Lui rendre hommage me paraît important, surtout dans une période où Haïti, qui a une richesse folle, qu'on appelait la "perle des Antilles", traverse une situation aussi difficile. »
Car Waahli, au-delà d'un chimiste qui s'amuse à mélanger les ingrédients dans son laboratoire musical, est aussi un artiste engagé. Dans ses textes, il alerte aussi bien sur le racisme systémique sur les réseaux sociaux devenus omniprésents, ou encore le réchauffement climatique : un engagement lié, dit-il, à son statut de « père de famille ». « Je pense beaucoup aux jeunes générations, confirme-t-il, à ce qu'on va leur laisser. Parfois, on est tenté d'être pessimiste, de se dire que tout cela ne sert à rien. Mais je ne veux pas basculer là-dedans. »
Un album comme un rituel de purification
De Black Soap à Soap Box, de Seven Bubbles à Soap Opera et maintenant Soap Club : depuis ses premiers projets en solo, Waahli cultive une saine obsession pour le savon. « Ça a commencé lorsque j'ai commencé à fabriquer mes propres savons parce que je n'en trouvais aucun qui me convienne, s'amuse-t-il. C'était au moment où j'ai lancé mon projet solo. Et ça m'a vraiment donné un boost de créativité. Depuis, cela me suit sur tous mes projets et c'est devenu quelque chose de conceptuel. »
Mais au-delà de l'anecdote amusante, c'est aussi une quasi-philosophie. Sur son disque, Waahli édicte sept règles, dont la quatrième est qu'« on ne se nettoie pas que les mains, mais l'esprit aussi. Il y a une dimension spirituelle là-dedans, juge Waahli. C'est une forme d'invitation au soin de soi. À faire attention, aussi, à ce que l'on consomme, les informations notamment. » Une chose est sûre : consommer Soap Club Vol. 1, c'est forcément un remède.
Soap Club Vol. 1 (Wyzah Musk Productions), sortie le 9 octobre 2026.
Wed, 14 Oct 2026 - 719 - Assassin revient après 26 ans de silence avec «Intelligence artisanale»
Vingt-six ans après l'album Touche d’espoir, le mythique groupe du rap français, Assassin, revient avec un nouveau projet, «Intelligence artisanale» ou Rockin’ Squat retrouve son complice Doctor L. Les deux figures historiques du hip-hop hexagonal n'ont rien perdu de leur tranchant.
Tout part du bouillon culturel du XVIIIe arrondissement de Paris, sous l'impulsion de Rockin’ Squat, de son vrai nom Mathias Cassel, frère du célèbre acteur Vincent Cassel. Rappeur, producteur et DJ, aujourd’hui âgé de 57 ans, il refuse très tôt de se plier aux diktats de l’industrie musicale et crée son propre label. Un choix visionnaire, devenu depuis un modèle pour les futures générations d’artistes, au service d’un rap libre, radical et politique.
Nous sommes en 1985. François Mitterrand est à l’Élysée depuis quatre ans, le Front national de Jean-Marie Le Pengagne du terrain en agitant la peur de l’immigration, SOS Racisme lance son slogan « Touche pas à mon pote », NTM, MC Solaar etIAMn’existent pas encore, Assassin, lui, contre-attaque déjà avec « Peur d’une race ». Un titre emblématique d’un groupe qui n’a jamais dissocié musique et engagement.
Rockin ‘Squat, pourtant, n’a jamais chômé, multipliant les projets durant le long silence discographique d’Assassin. Intelligence artisanale marque son retour aux fondamentaux du rap et aussi les retrouvailles avec Doctor L. Racisme, immigration, violences policières, colonisation, tout y passe. Les deux rappeurs n’ont rien perdu de leur tranchant.
Côté son, la signature reste celle du rap boom bap, avec ses rythmes jazz, soul et funk, un style né sur la côte Est américaine au début des années 1990. Par son art du sampling et son savoir faire du deejaying, Assassin a su imposer ce groove enFranceet conquis sa place au panthéon duflowà coups de combats depuis quarante ans.
Entretien avec Rockin’ Squat
RFI : Vingt-six ans après Touche d’espoir, pourquoi Assassin avait-il encore quelque chose à dire ?
Rockin’ Squat :D’abord, c’est un vrai plaisir de retravailler avec Doctor L. C’est ce qui nous a remotivés à sortir cette collaboration sous le nom d’Assassin. J’ai publié plus de vingt albums depuis Touche d’espoir, donc des choses, j’en ai dit en pagaille ! (Rires) Mais vu la situation sociale et politique en France, et plus largement dans le monde, nous pensons que le rap d’un groupe comme le nôtre a toujours sa place. Nous sommes des artistes libres, enchaînés à aucune structure financière qui nourrirait notre musique. C’est très rare de nos jours. Il faut en profiter.
Intelligence artisanale semble opposer l’intelligence artificielle au savoir-faire humain ?
Ce n’est pas vraiment une opposition, plutôt un rappel. Pendant que la technologie avance, l’artisanat, lui, est toujours bien présent. Même l’IA a été créée par des humains. Ce qui me paraît bien plus tendu, c’est la manière dont ces nouvelles technologies vont servir à nous contrôler davantage et à rogner nos libertés. C’est là que se situe le vrai problème pour la population. Je pense qu’on n’en est qu’au début d’une ère dont le scénario dépasse celui des films de science-fiction les plus fous.
Assassin s’est construit a partir de 1985 contre les majors, avec une idée bien précise de l’indépendance artistique. Que signifie encore cela pour vous en 2026 ?
Au départ, nous ne voulions pas être indépendants, mais simplement discuter les conditions d’exploitation de notre art. On nous a vite fait comprendre que l’industrie musicale ne discute pas. Passer en indé est devenu une nécessité pour exister, sinon nous ne pouvions rien sortir. Un vrai parcours du combattant, surtout à une époque où l’on ne disposait pas des moyens d’autoproduction d’aujourd’hui. Mais nous y avons beaucoup appris, et touché à plein de métiers différents. À 57 ans, je ne saurais même pas te dire quel est mon métier, tant j’en ai exercé pour être encore là à te parler aujourd’hui. (Rires)
À l’époque, votre rap dénonçait déjà les violences policières, la peine de mort, la manipulation des médias, la France raciste, la politique anti-immigration... Quel est votre constat aujourd’hui ?
J’aime cette citation du philosophe grec Héraclite : « La seule constante dans la vie, c’est le changement. » Beaucoup te diront que rien ne bouge, alors que tout change tout le temps. C’est la seule certitude. En bien ou en mal, cela dépend de tes centres d’intérêt, de ta position géographique, sociale, culturelle, religieuse. La France des années 1980 n’a plus rien à voir avec celle de 2026. Mais le pouvoir économique, culturel et politique reste plus que jamais aux mains des dominants, toujours au-dessus des lois et jamais condamnés malgré leur corruption, leur évasion fiscale et leur politique sanguinaire, voire génocidaire, envers leur population comme envers celles d’autres pays. Je ne fais aucune confiance aux élites, et c’est pourquoi on ne me voit jamais à leurs côtés. Je ne serai jamais leur marionnette, même contre des millions d’euros.
Vous avez influencé toute une génération de rappeurs. Que voulez-vous transmettre aux jeunes qui vous découvrent avecIntelligence Artisanale ?
Nous ne cherchons pas à parler aux jeunes, ni aux vieux d’ailleurs. Mais oui, laisser une trace est très important, car c’est la transmission léguée par des millions de personnes avant nous qui m’a tant appris, en rencontrant des gens, en les écoutant, en lisant, en regardant des films et des documentaires, en voyageant. La richesse de l’humanité, c’est cette connaissance acquise puis partagée par les êtres humains. Voilà le vrai trésor sur cette terre. J’ai confiance en celles et ceux qui aiment la nature et les animaux. Ceux qui ont du cœur, ce sont eux que je regarde. Les autres, les âmes transparentes, cela fait plus d’un siècle que je ne les vois plus !
Assassin Intelligence artisanale, sortie le 16 octobre 2026 et en tournée dans toute la France jusqu’en avril 2027.
Tue, 13 Oct 2026 - 718 - Coupé décalé: l'héritage de Douk Saga, le «Président de la joie»
Vingt ans après sa mort, Douk Saga, autoproclamé créateur du coupé décalé, reste indissociable de ce courant musical qui mêle rythmes dansants et démonstrations de richesse. De son son vrai nom Stéphane Doucouré, il a co-fondé la « Jet Set » dans les années 2000 pour ambiancer les fêtes en boîte de nuit, de Paris à Abidjan.
Juste après le coup d'état de 1999 en Côte d'Ivoire, arrive à Paris une jeune génération d'ivoiriens, souvent fraîchement diplômés, qui s'enjaille dans les clubs afro de Paris. Dans les clubs tels que l'Alizée ou le Nelson ou dans les maquis parisiens de Château Rouge ou Aubervilliers, les DJs ivoiriens mixent du zouglou, du zouk et du ndombolo congolais pour une diaspora, unie par la fête, qui « farote » et flambe la nuit ce qu'elle a gagné de jour.
C’est dans cette effervescence fêtarde qu’émerge la Jet Set, un collectif de chauffeurs de salles parmi lesquels Douk Saga, le « président » et Molare, le « premier ministre ».
La Jet Set, le bling bling comme manifeste
Sapes griffées, lunettes noires, cigares, champagne à gogo... ces ambianceurs distribuent à tout va des billets de banque (c'est « le travaillement »), font des animations verbales (« atalaku ») et surtout inventent des pas de danse mémorables.
La Jet Set fait son « boucan » et impose son style : une philosophie « bling-bling » et m'as-tu-vu, à rebours du zouglou, musique ivoirienne née dans les contestations étudiantes des années 1990, engagée et réflexive. Le coupé-décalé revendique une tout autre priorité : la fête, l’apparence, la réussite affichée.
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Les « binguistes », surnom donné aux Ivoiriens partis vivre en Europe, font circuler des DVDs de ces soirées parisiennes en Côte d’Ivoire. Très vite, la Jet-Set débarque à Abidjan pour électriser les pistes de danse, y compris pendant les périodes de couvre-feu et de fortes tensions politiques. Avec le déclenchement de la guerre civile en 2002, le coupé-décalé devient une forme d'exutoire festif à une réalité anxiogène. Douk Saga demandera même une décoration au président Laurent Gbagbo pour avoir, dit-il, « redonné espoir et joie aux Ivoiriens ».
« Sagacité » : la recette du succès
Mais Douk Saga n’est ni chanteur ni musicien. Pour donner une véritable expression musicale à son personnage exubérant, il s’entoure du producteur David Monsoh et du compositeur et arrangeur David Tayorault, déjà connu pour son travail avec Magic System sur leur tube international « Premier Gaou ».
En 2005 paraît le premier album studio de Douk Saga, Héros National Bouche Bée,chanté en grande partie par le choriste Jean Roger Adom (bientôt célèbre lead-vocal du groupe-orchestre les Zouglou Makers.)
L’expression « coupé-décalé » est généralement rattachée au nouchi, l’argot populaire abidjanais. « Couper » pour arnaquer, « décaler » pour partir/déguerpir. Une formule qu'on pourrait résumer par « prends l’oseille et tire-toi », même si les interprétations varient.
Une part du mystère reste l’origine de l’argent exhibé par Douk Saga et la Jet Set : certains les soupçonnent d'avoir pratiqué le « broutage », des escroqueries sur internet.
Du coupé-décalé au biama
L'influence du coupé-décalé à dépassé les frontières de la Côte d’Ivoire, touchant d’autres scènes d’Afrique de l’Ouest et les artistes afro-descendants en France.
Aujourd’hui, une nouvelle vague fait danser le pays : le biama, un courant très populaire né dans les rues de Yopougon, quartier d’Abidjan. Version accélérée et survoltée du coupé-décalé, le biama tourne à 170 battements par minute (contre 140 pour le coupé décalé), porté par des basses lourdes, des percussions répétitives et des bruitages, l'objectif est de faire bouger les corps.
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Le succès du titre « Coup du marteau », devenu l’un des hymnes populaires de la Coupe d’Afrique des nations 2024, n'est que la partie émergée d'un phénomène en plein envol : sur TikTok, les vidéos des danseurs et des « biamasseurs » cumulent des millions de vues.
Le parrain du coupé-décalé, Douk Saga, s’est éteint en 2006, officiellement des suites d’une pathologie pulmonaire. Ses obsèques à Abidjan ont rassemblé des dizaines de milliers de personnes derrière son cortège funèbre. Une mobilisation à la mesure de ce personnage drôlement mégalo, qui aimait se proclamer au « sommet des sommets de l’Himalaya ».
Mon, 12 Oct 2026 - 717 - Sur son premier album «Aba», Sulaf raconte une histoire de famille et d'exil
Une histoire de traditions, de famille, et d'exil, racontée en une dizaine de titres : ce vendredi 9 octobre 2026, l'artiste soudanaise Sulaf a sorti son premier album Aba, du nom de son arrière-grand-père. Au fil des chansons piochées dans le répertoire de ce poète soufi, la compositrice et joueuse de oud rend hommage à ses ancêtres, autant qu'à son pays, dans lequel elle n'a pu retourner depuis 2022 à cause de la guerre.
Lorsqu'elle quitte le Soudan pour la France en 2022, Sulaf ne prend dans ses valises que son oud, quelques vêtements, et des enregistrements de son grand-père : après tout, le voyage n'est censé durer que quelques mois. Mais quelques mois plus tard, la guerre éclate dans son pays natal... en quatre ans, Sulaf n'est jamais retournée au Soudan.
Un ancêtre soufi comme étoile du berger
Dans cette France qu'elle « ne connaissait pas, avec des gens qu'elle ne connaissait pas », Sulaf se tourne alors vers ce qu'elle connaît intimement : la musique de son arrière-grand-père, Abdelazim Sayed Ahmed, poète soufi dont les textes et les chants ont bercé son enfance. C'est donc tout naturellement que la voix de cet ancêtre, enregistrée sur cassette lorsqu'elle était encore au Soudan, apparaît dès les premières minutes de l'album (Bitti Alhitali), avant de laisser la place à celle, aérienne et puissante, de Sulaf. Alternativement légère ou rauque, elle est toujours chargée d'une émotion qui traduit la connaissance intime de ces compositions. « Je voulais rendre hommage à mon arrière-grand-père, sourit la jeune femme, car j'ai grandi avec ses chansons. À mesure que je grandissais, je me suis rendue compte que les valeurs que ses textes véhiculaient m'apportaient les réponses à de nombreuses questions. »
Et parmi ces interrogations, celle de l'identité : « Quand j'ai décidé de me lancer professionnellement, j'ai voulu commencer par qui j'étais, d'où je venais, se souvient Sulaf. Et c'est devenu de plus en plus important avec la guerre. Car ces chansons, ces histoires, se sont les seules choses qui peuvent répondre à la question de l'identité et des souvenirs. » Avec le temps, plus qu'un album, le projet est devenu pour la jeune femme une « responsabilité », celle de « conserver un trésor ».
La patte de Maxime Kosinetz
La chanteuse ne s'est pas contentée, cependant, de reprendre tels quels les titres de son aïeul. Epaulée par le producteur Maxime Kosinetz, rencontré lors de collaborations avec Imarhan et Tinariwen, la jeune femme a mâtiné les sonorités bluesy héritées du nord du Soudan, et la folk issue de la région nubienne, d'influences plus contemporaines. Au gré des titres, les notes de oud rencontrent donc des basses, des violons, et surtout des nappes de synthétiseurs dont le producteur français est friand (Naada). « Ce genre d'arrangements, c'est différent de ce à quoi je suis habituée !, admet la musicienne. Mais j'aime le travail de Maxime et j'ai l'impression que, maintenant, l'album me ressemble vraiment : très soudanais à l'intérieur, mais avec des informations en plus ».
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Aba est donc, au-delà d'un hommage et d'une déclaration d'amour au Soudan, le miroir du parcours de la chanteuse. Une façon aussi de se recréer une communauté, et donc d'être fidèle au message de son arrière-grand-père : « Il était très tourné vers la communauté, conclut Sulaf. L'important, c'est de vivre à travers le "nous", et pas à travers le "je" ».
Sulaf, Aba, sortie le 9 octobre 2026 (Real World Records)
Fri, 09 Oct 2026 - 716 - Avec «Synonym», Meshell Ndegeocello signe un album de duos queer et intemporel
Deux ans après son dernier album, la chanteuse, bassiste et productrice américaine Meshell Ndegeocello revient avec Synonym, un nouvel opus de plus d'une heure. Composé de quinze titres et autant de duos, le disque propose une relecture de grands classiques, interprétés aux côtés d’une pléiade d’artistes invités.
Révélée dans les années 1990 aux côtés de Madonna et souvent considérée comme l'une des figures fondatrices du mouvement néo-soul, Meshell Ndegeocello est une habituée des projets-hommages. Elle a déjà célébré la chanteuse Nina Simone sur l’album Pour une âme souveraine, le pianiste de jazz Sun Ra avec Red Hot and Ra, puis l'écrivain et militant afro-américain James Baldwin sur son dernier disque, No More Water. Avec Synonym, elle rend cette fois hommage aux artistes qui l’ont inspirée, de Bob Dylan à Jennifer Lopez en passant par Barbra Streisand et The Human League. Elle revisite notamment « Islands in the stream » de Dolly Parton, qu'elle interprète avec Chaka Khan.
Synonym est le troisième album de Meshell Ndegeocello chez Blue Note, mais déjà le quinzième de sa carrière. Aujourd'hui, elle ne ressent plus le besoin de se concentrer exclusivement sur son propre travail ni de se placer systématiquement au centre du projet. Elle s'oriente de plus en plus vers une approche collective de la musique, et s'illustre davantage comme arrangeuse et productrice.
Une exploration créative sans frontières
Elle ne s'impose d'ailleurs aucune limite. Longtemps associée uniquement au RnB alternatif ou au jazz contemporain, elle propose ici un album qui traverse les époques et les genres : folk des années 1960, soul, country, pop des années 70 mais aussi électro des années 1980, rock alternatif début 1990 et du hip-hop début 2000. Le morceau « Don't Look Any Further », en featuring avec Lianne La Havas, est actuellement mis en avant dans la playlist Monde de RFI.
Depuis trente ans, Meshell Ndegeocello explore les thèmes du désir, du soin, de la religion, la sexualité et l'amour sous toutes ses formes. Elle présente ce projet comme l'expression d'une libération queer : plusieurs chansons d'amour, initialement écrites comme des duos homme-femme, sont ici volontairement confiées à deux femmes. Elle considère également ces nouvelles versions comme des synonymes de leurs originaux, d'où le titre du disque : ce sont des œuvres différentes, certes, mais qui conservent toujours la même signification.
Synonym, le tout nouvel album de la bassiste Meshell Ndegeocello, est à découvrir en concert aux Etats-Unis ce 8 octobre à Durham, le 16 octobre à Los Angeles, puis les 17 et 18 octobre à Berkeley.
Thu, 08 Oct 2026 - 715 - YéMèYi, un slam congolais féministe pour briser les silences
Avec La Femme Homme, premier volet d'un triptyque à paraître, la slameuse et activiste congolaise Aurore Marinette Pangopo et le pianiste-beatmaker français Marc Bizzini unissent leurs univers sous le nom de YéMèYi. Entre slam, groove urbain, musique classique et influences latines, le duo fait de la musique un espace de dialogue et de résistance, où se croisent émancipation féminine, liberté de parole et valorisation des artistes africaines.
La Femme Homme, un manifeste contre les étiquettes
Le titre intrigue. Il résume pourtant parfaitement la démarche d'Aurore Marinette Pangopo : questionner les rôles assignés aux femmes et revendiquer le droit de définir soi-même son identité. À travers ses textes, la poétesse et slameuse congolaise déconstruit les stéréotypes de genre, interroge les injonctions sociales et donne voix à des réalités souvent passées sous silence. Une parole qui peut se faire rageuse ou tendre, frontale ou intime, mais qui reste toujours profondément incarnée. « Étant donné que je viens d'un milieu où la parole de la femme était taboue, j'ai voulu décortiquer les cases dans lesquelles on nous enferme », explique-t-elle.
Du Congo-Brazzaville au Maroc, le slam comme refuge
L'histoire d'Aurore Marinette Pangopo nourrit largement son écriture. Née au Congo-Brazzaville, elle grandit au sein d'une secte où elle subit humiliations et violences. À 32 ans, alors qu'elle est enceinte de quatre mois, elle quitte son pays et trouve refuge au Maroc, où elle vit et crée depuis une dizaine d'années. Bien avant cet exil, elle découvre le slam, qui devient pour elle un espace de reconstruction et d'émancipation.
En 2015, elle marque l'histoire de cette discipline en devenant la première femme à porter le slam congolais dans un stade, lors de la cérémonie de clôture des Jeux africains de Brazzaville. Aujourd'hui, sous le nom de YéMèYi, qui signifie « elle-même » en lingala, elle intervient également dans des écoles et des associations afin de promouvoir la visibilité des femmes artistes africaines, la liberté d'expression et le dialogue interculturel.
Une rencontre entre poésie, groove et musique classique
Si les mots occupent le devant de la scène, ils s'appuient sur l'univers musical foisonnant de Marc Bizzini. Le pianiste, compositeur et beatmaker français mêle groove urbain, swing, rythmes latins et références classiques. Dans « Post Partum », qui aborde avec sensibilité les réalités parfois idéalisées de la maternité, une citation de Schubert surgit ainsi au détour d'un piano délicat.
Cette richesse musicale apporte une lumière particulière aux textes d'Aurore Pangopo, qui transforment les traumatismes en matière poétique et les blessures en forces créatrices. « Je me définis comme une alchimiste des mots. Toute la merde qu'on m'a donnée, je l'ai transformée en beauté, en mots et en paroles », résume-t-elle.
Et l'histoire ne s'arrête pas là : ce premier EP n'est que le début d'une aventure appelée à se poursuivre très prochainement avec deux nouveaux volets déjà en préparation.
Wed, 07 Oct 2026 - 714 - Avec Alvvays, la pop canadienne s’exporte jusqu’en Chine
Le groupe canadien Alvvays, joue à guichets fermés à Pékin, sans nouvel album à défendre, juste des chansons pop lumineuses à faire vivre, après plus de 220 concerts en quatre ans dans le monde entier.
Tout commence à Toronto, en 2011, entre cinq copains de lycée. Au centre, Molly Rankin. Petite blonde d'une trentaine d'années, voix claire, guitare nerveuse, plume en or. Elle est la fille de John Morris Rankin, célèbre figure du folk canadien, fauché par un accident de la route quand elle avait 12 ans. Ce drame, le lui laisse une cicatrice à vie...
Alors on s'attendait à de la noirceur. Elle nous sert du soleil. Ses chansons caressent et font du bien au cœur. Ses trois albums publiés entre 2014 et 2022 ont été salués par la critique internationale grâce a un « tchaktchakpoum » métronomique, tendu comme un fil, hérité des années 70 allié a des breaksredoutables. Mais l'efficacité n'écrase pas son écriture ciselée comme un bijou. Et la lumière, ne chasse jamais sa mélancolie. Elle reste tapie derrière chaque refrain.
La preuve avec « Archie, Marry Me », le tube de 2014 qui a tout lancé. Il s'agit d'une demande en mariage mise en musique, le générique rêvé de l'amour éternel.
En 2018, Alvvays décroche le prix Juno de l'Allbum alternatif au Canada et enchaine des grands festivals comme Glastonbury au Royaume-Uni et Coachella aux Etas-Unis.
Pour le dernier disque Blue Rev, sorti en 2022, Alvvays débauche Shawn Everett. Le producteur canadien affiche déjà six Grammy Awards au compteur pour son travail avec The Killers, Alabama Shakes, Beck ou encore Julian Casablancas, le chanteur de The Strokes. Avec les Canadiens, il injecte un peu d'acid rock dans la dream pop du quintette. Le résultat magnétise entre gourmandises irrésistibles et bonbons au poivre.
Reste Pékin. Des milliers de Chinois fredonneront les airs de la Torontoise sans forcément comprendre ses textes en anglais sur l'amour. Quand une mélodie est imparable, elle dépasse les langues, franchit les frontières, perce les régimes et, visiblement, même la Grande Muraille de Chine.
Alvvays en concert à Pékin, le 7 octobre 2026.
Tue, 06 Oct 2026 - 713 - Le pianiste Sullivan Fortner expérimente ses souvenirs sur son sixième album
Leave That in There, ou «Laisse-ça à l'intérieur » en français, c'est le titre du sixième album du génial pianiste de jazz Sullivan Fortner. A 39 ans, le Louisianais est au sommet de son art pour rendre hommage à la culture de La Nouvelle-Orléans.
Considéré comme le meilleur pianiste de jazz de sa génération, Sullivan Fortner est actuellement en tournée en Europe pour présenter son dernier album. Un jazz « new orleans » mais pas seulement. C'est un disque d'étape dans lequel il revient sur son propre parcours musical.
Il est né voici trente neuf ans à Laplace, en Louisiane, ville mitoyenne de La Nouvelle-Orléans. Dès l'âge de onze ans, à l'église en écoutant l'organiste Ronald Markham, Sullivan Fortner découvre sa vocation. Il s'inscrit au New Orleans Center for Creative Arts, où il apprend le métier.
Rapidement son talent explose et Sullivan Fortner devient un pianiste recherché par les artistes de jazz. En paralèlle, il développe son propre répertoire qui lui vaut de multiples récompenses dont le Grammy Award en 2025 du Meilleur album instrumental de jazz avec Southern Nights.
Leave that in there est son sixième album. Un album d'étape et de réflexion personnelle sur son art. « J’ai réfléchi à mon parcours musical et je me suis dit : "En fait, j’ai grandi en jouant du gospel. Je me suis mis au jazz au lycée, en même temps que la musique classique. J’ai aussi grandi en écoutant du r'n'b, du funk, du hip-hop et tout ça. Alors pourquoi est-ce que je classe les genres musicaux ?" Il n’y a pas besoin de les classer. On fait simplement de la musique. C’est ainsi qu’est née l’idée de l'album.»
Un album qui condense le savoir-faire du trio formé par Sullivan Fortner avec le contrebassiste Tyron Allen II et batteur Kayvon Gordon. Deux hommes avec qui il se produit depuis deux ans environ. Le titre qui ouvre l'album s'intitule « Sugarcane », c'est un hommage à l'histoire des cultures des Africains-Américains.
« Au début du XIXe siècle, une révolte d’esclaves a eu lieu en Louisiane. Laplace était alors couverte de champs de canne à sucre. Et ils utilisaient ces champs comme cachettes pour s’échapper et rejoindre La Nouvelle-Orléans, une région plus libre. Le morceau fait donc écho à ces références. Je veux dire que j’ai demandé à Kayvon de jouer des rythmes de tambour bata pour évoquer certaines influences issues des racines latino-américaines, de la culture haïtienne et du vaudou, qui ont aussi une influence sur la culture et la mentalité de la Nouvelle-Orléans.»
Le tambour bata dont il est question, c'est le tambour yoruba introduit aux Etats-Unis par les esclaves. Il est aussi utilisé à Cuba dans les cérémonies rituelles du Senteria. C'est un tambour en forme de double cônes de tailles et de sonorités différentes.
Tout au long de l'album, Sullivan Fortner laisse entendre son amour pour des claviers aussi divers que l'orgue Hammond et le synthétiseur Prophet. Des instruments sur lesquels il a appris la musique. Un jazz libre et inspiré qui est aussi une façon de rendre hommage à celles et ceux qui l'ont inspiré durant ces vingt dernières années, à commencer par le trompettiste disparu, Roy Hargrove, ou encore un autre trompettiste Wynton Marasalis, ainsi que sa grande amie, la chanteuse Cécile McLorin Salvant.
Mon, 05 Oct 2026 - 712 - «Man of Style» de Justin Hicks, l'élégance d'un homme de style(s)
Double lauréat des Grammy Awards, chanteur, auteur-compositeur, pianiste, guitariste et même ancien chef cuisinier dans le Bronx, Justin Hicks cultive l'art des chemins de traverse. Avec Man of Style, l'Afro-Américain de 44 ans rassemble vingt ans de chansons où se croisent folk, soul, jazz, gospel et électro. Onze titres empreints d'une douce mélancolie, traversés de poésie et toujours tournés vers la lumière.
Derrière le titre Man of Style ne se cache pas une référence à l'élégance vestimentaire de Justin Hicks, mais à la diversité de ses univers musicaux. Cet explorateur sonore passe avec aisance du folk à la soul, du jazz à l'électro. Il y ajoute des accents gospel, r'n'b et hip hop, des bruits d'ambiance, des chants d'oiseaux et même quelques touches expérimentales héritées des dix années passées au sein d'un groupe de noise underground.
Une enfance entre église, musique et basket
Né dans le Midwest américain, Justin Hicks grandit dans une famille qu'il décrit comme « très religieuse, mais anormalement progressiste ». Son père, pasteur, nourrit une passion pour les arts plastiques ; sa mère, enseignante, chante dans un trio folk-gospel.
C'est avec elle qu'il fait ses premiers pas de chanteur à l'église dès l'âge de cinq ans. Elle l'inscrit également à des cours de piano pendant sept ans, avant qu'il ne délaisse temporairement la musique pour le basket. Son parcours le mènera ensuite sur des chemins inattendus, jusqu'aux cuisines de restaurants du Bronx, où il exercera comme chef cuisinier.
Des chansons nourries par la vie quotidienne
Cette trajectoire singulière irrigue tout Man of Style. Ainsi, « Use Your Head » s'inspire d'un proverbe transmis par sa mère : utiliser son imagination pour créer quelque chose à partir de presque rien.
Autre exemple avec « Bread Will Rise » (« Le pain lèvera »), clin d'œil à ses années derrière les fourneaux. Une chanson aux arrangements foisonnants, presque baroques, qui témoigne de l'inépuisable curiosité musicale de l'artiste.
La force de la simplicité
Pas de manifeste, pas de discours militant, pas de démonstration grandiloquente dans Man of Style. Justin Hicks préfère la poésie du quotidien, les récits intimes et les émotions discrètes.
Une musique sincère qui ne cherche pas à changer le monde, mais à accompagner nos vies ordinaires. Et c'est peut-être là qu'elle touche le plus juste.
Fri, 02 Oct 2026
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